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Observatoire critique des transformations en éducation et formation des adultes




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Les rencontres de Terraphilia : 𝐂𝐨𝐨𝐩𝐞́𝐫𝐞𝐫 𝐬𝐮𝐫 𝐥𝐞𝐬 𝐭𝐞𝐫𝐫𝐢𝐭𝐨𝐢𝐫𝐞𝐬 : 𝐞𝐧𝐭𝐫𝐞 𝐩𝐚𝐫𝐚𝐝𝐨𝐱𝐞𝐬 𝐞𝐭 𝐢𝐧𝐧𝐨𝐯𝐚𝐭𝐢𝐨𝐧, 24 mars 2026

Résumé Restitution de la réflexion collective organisée en 4 temps : brise-glace, puis 3 ateliers tournants autour de 3 questions (comment je coopère professionnellement au quotidien sur mon territoire, quelles transformations des pratiques observables aujourd’hui ? Quelles perspectives pour demain ? Puis restitution.
Billet « Il importe de ne pas être réaliste au sens trivial (s’adapter à l’immédiat) ni irréaliste au sens trivial (se soustraire aux contraintes de la réalité), il importe d’être réaliste au sens complexe : comprendre l’incertitude du réel , savoir qu’il y a du possible encore invisible. » (Morin, 2021, p.145)



Le 24 mars 2026 , a eu lieu l’opération annuelle de l’association Terraphilia intitulée « Terra'Pero ».
TerraPhilia est un réseau d'acteurs de l'insertion, de l'orientation professionnelle, de la formation et du développement territorial créé en 2024.Les membres de TerraPhilia ont différents profils : Ils sont pour la plupart des ex-étudiants de la filière Sciences de l'Education de l’université de lorraine ou sont actuellement étudiants dans le domaine.
Le réseau vise à réunir, échanger, informer des personnes de différents horizons autour de questions actuelles en lien avec le développement des territoires, l’économie sociale et solidaire, les dispositifs éducatifs et de formation …
  • Au programme de cette manifestation : Une réflexion collective autour de la thématique « 𝐂𝐨𝐨𝐩𝐞́𝐫𝐞𝐫 𝐬𝐮𝐫 𝐥𝐞𝐬 𝐭𝐞𝐫𝐫𝐢𝐭𝐨𝐢𝐫𝐞𝐬 : 𝐞𝐧𝐭𝐫𝐞 𝐩𝐚𝐫𝐚𝐝𝐨𝐱𝐞𝐬 𝐞𝐭 𝐢𝐧𝐧𝐨𝐯𝐚𝐭𝐢𝐨𝐧 », organisée en 4 temps : brise-glace, puis 3 ateliers tournants autour de 3 questions (comment je coopère professionnellement au quotidien sur mon territoire, quelles transformations des pratiques observables aujourd’hui ? Quelles perspectives pour demain ? Puis restitution.

Des attentes et des idéaux

Ce qui frappe au premier abord, lorsque lors du traditionnel brise-glace qui inaugure ce moment de rencontre, c’est l’accent mis par les participants sur les valeurs positives qu’ils accordent à une mise en réseau qui n’engagerait que des individus, hors de tout maillage institué.
Ces attentes dessinent une sorte de tiers-lieu idéalisé, lieu de tous les possibles, un espace dans lequel s’écouter, s’entendre, connaitre et se reconnaitre constitueraient des vertus cardinales.

Un tableau de prime abord plutôt sombre …

Ces projections contrastent assez fortement avec les constats que font ces mêmes professionnels en exercice et étudiants en formation lorsqu’ils effectuent un retour sur leur expérience vécue en matière de coopérations professionnelles sur les territoires.
Lorsqu’on leur demande de revenir sur ce qui, de leur point de vue, est objet de transformation, dans leur environnement professionnel, c’est en effet un tout autre paysage qui se dessine :

Soulignons, en arrière-plan, le contexte décrit ici, qui, au gré de politiques publiques mouvantes, met les professionnels face à des défis qui leur apparaissent de plus en plus insurmontables.
Il leur faut « coopérer à tout prix » (souvent pour satisfaire aux critères des appels à projets) mais avec des partenaires, qui, sur certains projets se révèlent concurrents, sur d’autres en attente de collaboration, cette coopération tend à prendre davantage figure d’injonction que d’idéal professionnel à atteindre.
Le turn over important relevé dans les différentes organisations ne facilite en effet pas la mise en commun de perspectives de travail. La précarisation des emplois se fait durement ressentir (beaucoup de CDI ou de contrats de mission). Les travailleurs indépendants soulignent de leur côté la lenteur des démarches administratives lors de leur recrutement sur une action et regrettent d’être considérés comme variables d’ajustement des contraintes budgétaires.
Par ailleurs, la restructuration permanente des secteurs d’activités concernés (ESS, travail social, insertion professionnelle et sociale…) liée à l’évolution des dispositions règlementaires (sur le travail, sur le travail social, la santé, sur la lutte contre la pauvreté …) entraine un manque de visibilité des compétences disponibles à l’instant T sur un territoires. Par conséquent, il y a plus d’acteurs intervenants auprès des mêmes publics mais paradoxalement moins de projets réellement élaborés en commun, alors même que les opportunités sembleraient se multiplier, si l’on suit l’actualité des appels à projets nationaux ou régionaux.

Au cœur de ce tableau, c’est un univers de travail complexe et fragmenté qui apparaît :
Face à la multiplication des dispositifs et des offres, les professionnels, dans leur activité quotidienne, peinent à identifier les « bonnes personnes » à contacter.
Du point de vue organisationnel, les instances de coordination ont tendance à se superposer : on trouve des « coordinateurs de coordinateurs ». Autant de conditions qui rendent la conduite de projet peu fluide.
Ajoutons des formes de gestion des ressources humaines qui, aux dires des participants, ne relèvent pas toujours de principes coopératifs structurants pour le management de projet.
Ajoutons également dans ce panorama, le souci constant de communication sur l’action : les participants indiquent disposer de nombreux outils pour ce faire mais qui se révèlent selon eux peu efficaces pour atteindre les publics concernés par leur action.

Car à l’avant plan, ce sont les publics vus par les professionnels qui sont ainsi mis en évidence : des publics qui, selon eux changent, des publics plus fragilisés et que l’on peine à atteindre en dépit des politiques « d’aller vers »
La numérisation des démarches, si elle peut quelquefois, par notamment la centralisation des données sur les bénéficiaires, faciliter le travail quotidien des professionnels, tend cependant paradoxalement à les éloigner un peu plus de la proximité avec les publics qu’ils revendiquent comme constituant leur cœur de métier.

Des perspectives qui se dessinent

Alors, face à cette représentation peinte en couleurs sombres, où donc trouver les lignes de fuites, celles qui désignent les perspectives ? Y aurait-il un « nombre d’Avogadro magique » qui permettrait de les ordonner vers un futur désirable ?

C’est en interrogeant les participants sur les échappées qu’ils imaginent pour dépasser les tensions vécues et ressenties que l’on peut percevoir les nuances plus claires qui viennent compléter notre tableau.
Pour paraphraser Cynthia Fleury, c’est en investiguant et en reconnaissant « le goût de l’amer », que les participants cultivent ici leurs possibilités « d’arpenter le monde » autrement. Car bien loin de sombrer dans l’amertume et le ressentiment, c’est en analysant ensemble leur environnement et ses contraintes que ces derniers voient poindre des solutions nouvelles en direction de leurs publics. « Chercher à soigner les individus sans chercher à soigner l’institution qui les soigne, ni la société qui les entoure n’a que peu de sens » (Fleury, 2020).

Ce qui ressort des nombreuses propositions issues des ateliers va en effet dans le sens de renforcer les dynamiques collectives et la co-construction depuis le diagnostic de territoire dont on mesure tout l’intérêt de le partager largement, jusqu’aux « réponses » apportées aux besoins repérés dont il apparait nécessaire d’évaluer la cohérence territoriale.

Pour cela, il s’agirait en premier lieu de simplifier les cadres d’action et les processus, c’est-à-dire interroger les actions qui se chevauchent (éviter les doublons), coordonner différemment les interventions de l'accompagnement, de la formation et de l'emploi (éviter la fragmentation) et finalement, se déplacer au plus près des bénéficiaires et des partenaires (proximité opérationnelle).
Tout ceci supposerait d’élargir les périmètres et les partenariats, développer les partenariats (au-delà des acteurs habituels) et revoir l’échelle des territoires, c’est-à-dire : agir à partir de la définition de plus grands périmètres ruraux et urbains (coopération inter-territoires), considérer plus systématiquement les problèmes de mobilité (faciliter les déplacements)

Pour cela il apparaitrait nécessaire d’optimiser les outils et les méthodes de coopération : Réguler les outils numériques (éviter la surcharge, favoriser l'efficacité), optimiser les temps de communication (moins de réunions, plus d'échanges ciblés), favoriser les temps de rencontre entre professionnels et avec les bénéficiaires, sortir du cadre strict des actions et plus précisément de « l’injonction » à coopérer pour coopérer.
En définitive, ce sont ici leurs compétences propres et l’étendue dans laquelle les déployer que les participant interrogent : comment apprendre collectivement à collaborer : créer des ponts entre acteurs, travailler la complémentarité et la compréhension mutuelle, établir des compromis …

Un horizon désirable

Dans cette soirée où n’ont manqué ni les constats critiques (qu’est ce qui apparait critique dans notre activité ? sur le point de basculer ?), ni le partage des savoirs (que savons-nous, les uns des autres, des spécificités territoriales dans lesquelles nous nous déplaçons, des publics auprès desquels et pur lesquels nous agissons ?) , ni l’élaboration collective de propositions (comment allons-nous concevoir notre action demain ?), c’est bien à un exercice critique de leur activité que sont livrés les participants.

« Le paradigme démocratique [comme source de la critique] comprend l’idéal qu’il cherche à réaliser comme une idée régulatrice, à l’aide de laquelle il est possible de formuler à chaque nouvelle étape, sur la base du savoir disponible à ce moment-là, un but palpable et apparemment accessible – rien de plus, mais rien de moins. » (Honneth, 2023, p.39).

On mesure ici l’intérêt et l’essence proprement éducative et transformative de ce type d’évènement qui procède délibérément et explicitement, par la médiation du collectif, d’une formation et/ou transformation d’un regard sur son environnement professionnel, sur sa pratique et in fine sur soi.

Terminons ce propos avec Tim Ingold (2018, p.30) : « j’estime que le premier lieu d’éducation n’est pas celui de la pédagogie mais de la pratique participative, n’est pas la manière dont les personnes et les choses sont représentées symboliquement en leur absence mais la façon dont ils ont rendu présents et surtout responsables (answerable) les uns à l’égard des autres dans les échanges de la vie sociale. »

Références

Fleury, C. (2020). Ci-git l’amer. Gallimard.
Honneth, A. (2023). Le souverain laborieux. Une théorie normative du travail. Gallimard.
Ingold, T. (2018). L’anthropologie comme éducation. Presses universitaires de Rennes
Morin, E. (2021). Leçons d’un siècle de vie. Denoël.


Article_Terrapero_2026.pdf (3.8MB)
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